En avril ou mai dernier, Matthieu Duperrex et Claire Dutrait du site Urbain, trop urbain (sur
lequel se décline et s'écrit LA ville – espace, histoire, art, pratiques, architecture) lancent sur le net un appel à contribution. Je vois passer le tweet, clique sur le lien, découvre un projet
très ambitieux de revue numérique autour de la ville de Shanghai. Bien que je sois immédiatement tenté, j'hésite longtemps – l'impression que je ne pourrai jamais être à la hauteur d'un tel
vertige. Après plusieurs échanges, Matthieu me pousse dans mes derniers retranchements et nous nous mettons d'accord : j'écrirai un texte où le corps dans la ville (le corps shanghaien) en sera
le guide. Les semaines passent, rien ne vient. J'ai beau me nourrir de textes, de photos, de films, de musiques, je reste à l'extérieur de la ville. Je lui tourne le dos.
Je parle de ce projet à Anne Savelli qui est à ce moment-là en résidence d'écriture à la bibliothèque de Montreuil. Le lendemain, elle m'appelle pour me dire que les bibliothécaires et elle ont trouvé tout un tas de livres d'art ainsi qu'un documentaire, Shanghai, en attendant le paradis (2007), dans lequel Sylvie Levey filme sur plusieurs années une famille (trois générations sous le même toit) qui attend le comité de démolition et de relogement. Ils habitent alors dans un appartement vétuste au coeur d'une des plus vieilles rues du centre de Shanghai et leur nouveau logement flambant neuf se trouvera à plus de 30 kilomètres de là.
Des visages/des figures commencent à me hanter. Certains visages de ce documentaire (personnages secondaires, figurants et passants surtout) mais aussi ceux photographiés et exposés par
JR (The wrinkles of the city), ceux filmés par Jia Zhang-Ke dans I Wish I Knew - Histoires de Shanghai
(Hai shang chuan qi), ceux décrits par Chen Ming (Les nuages noirs s'amoncellent) et ceux que je
devine derrière ces articles sur les expulsions forcées. Alors la ville vue de loin
commence à se dessiner, ville bien réelle mais fictive, ville qui répond à d'autres villes, histoire qui vient faire écho à d'autres changements. C'est la mémoire de ces vies, de ces visages, qui
vient me questionner chaque jour un peu plus : que reste-t-il comme histoire à transmettre quand les rues et les maisons (où des familles entières ont vécu depuis des générations) sont soudain
rayées de la carte pour être remplacées par de nouveaux quartiers, de nouveaux habitants, de nouvelles activités ? Que reste-t-il de toute cette mémoire pour ces familles bringuebalées en
périphérie des grandes villes ? Je vois de plus en plus de corps en mouvement, arrêtés dans leur course. Et à mesure que les murs tombent, que les gravats s'empilent, que les tours se dressent,
je devine les strates, je vois les plis, les rides, les couches successives.
Il y a une semaine, après un travail colossal de la part de Matthieu, de Claire mais également de Gwen Catala qui a créé
l'ePub, la revue a vu le jour. Shanghai Nø City Guide est là désormais : revue numérique dédiée à la pratique de la ville et diffusée en double format PDF (pour ordinateur) et ePub (pour
iPad uniquement), elle abrite 50 auteurs venus de toutes disciplines (architecture, urbanisme, photographie, arts numériques, littérature, sociologie, géographie…) et plus de 60 contributions
(écriture, estampe, portfolio photographique, application en ligne, son, vidéo…). Face à la démesure shanghaienne, la revue répond à la démesure. Plus de 700 pages en format PDF, une création
graphique très soignée, montée en format à l’italienne 30×18 cm et un ePub conçu avec tous les enrichissements possibles pour une lecture agréable sur iBooks dans l’iPad. Autant dire tout de
suite que je ne suis pas fier de faire partie de cette aventure mais que j'en suis très fier. Voilà.
Les photos qui accompagnent ce billet sont de Thierry Girard qui a participé à la revue et dont j'ai découvert son
magnifique travail de photographe via ses différents sites
que je vous invite à visiter (son Voyage au pays du Réel, entre autres, m'a beaucoup touché). En
cliquant sur la photo vous arriverez sur l'un de ses billets où il est question de ses déambulations, interrogations, rencontres, regards à Shanghai et, plus largement, en Chine. Merci à lui de m'avoir fait l'amitié d'accepter que je reproduise ici quelques-unes de ses photos.
(J'ai choisi volontairement des images sur lesquelles il n'y a aucun corps visible.)
Pour en savoir plus sur le pourquoi du comment de cette revue, qui a contribué et à quoi elle ressemble, le site
Urbain, trop urbain vous dit tout (ici et là) ainsi que le site dédié à la revue Nø City Guide sur
lequel vous pourrez télécharger un extrait de ce numéro en PDF. Petit clin
d'oeil en passant à un libraire : comme l'équipe du site Urbain, trop urbain est de Toulouse, si vous avez envie de télécharger la revue (moins de 3€ le PDF + l'ePub), allez donc faire un tour
sur le site de la librairie Ombres blanches.
Dernière chose : sans doute que d'ici quelques semaines je mettrai en ligne sur ce blog mon texte publié dans la
revue, texte qui s'intitule Expropriation forcée. Mais pour l'heure, comme je l'ai lu à la bibliothèque de Montreuil la semaine dernière (cf. le billet de Piero Cohen Hadria) j'avais envie de le partager avec ceux qui m'avaient fait la surprise de venir ainsi qu'avec
ceux, plus nombreux, qui n'avaient pas pu y assister. La lecture dure un peu plus de 9 minutes (et cette pratique est nouvelle pour moi...).
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