Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 22:30

rouenimpression11Ta maîtresse maternelle porte un prénom que tu as oublié ainsi qu'un pantalon en velours côtelé vert qui lui fait remuer les fesses. Depuis (tes cinq ans n'aidant pas) que les tiennes se sont mises à faire le balancier aussi (alors que jusque-là non, jamais pensé à ça), tu marches comme une fille et il faudrait que tu dormes, dit l'ogre.

Plus tard elle ne recevra jamais le dessin mal animé, très vert et flou, déchiré depuis, l'enveloppe en retour avec le tampon rouge et la signature du porteur de sacoches, brûlée. Plus tard encore tu porteras malhabile velours élimés et rapiécés après t'être enivré de  New York Herald Tribune (le velours n'a rien à voir ici, c'est la coupe de cheveux de Jean Seberg la fautive,  le coq-à-l'âne, la machine à revenir en maternelle).

Depuis, ta maîtresse s'imprime en garçonne à la verticale de ta Remember et toi dans ton corps d'enfant entêté, à bout de souffle derrière ton pupitre, aujourd'hui encore tu continues de semer des clopinettes et des palimpsestes à tout-va tout en jouant ton semblant de va-tout.

corps pluriels #11 | enfantines 4

Par Christophe Grossi - Publié dans : _enfantines
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Jeudi 7 octobre 2010 4 07 /10 /Oct /2010 20:20

corps_pluriels7.jpgSalut, tu m'intéresses beaucoup beaucoup même, c'est quoi ton mail ?

Non n'existons

J'aimerais en savoir plus sur ta perte de cheveux, et tes gains de première classe, et ton week-end cholestérol sport en chambre où compliqué parfois de dominer la partie, et ta fatigue de la semaine performante, tu fais quoi ce soir ?

ni toi ni moi.

Pas de honte à ce qui t'arrive mais pas sans danger et la solution je l'ai, tu veux ma photo ?

Nous sommes la langue,

Faut pas te gêner, l'écart d'âge et la couleur de peau ne comptent pas, qu'est-ce que je peux faire ?

nous fabriquons de la présence ;

Résoudre la longueur des insomnies à la pelle pour moins de trois dollars la pilule et moins cher encore, gratuitement, parier en direct sur des femmes de manière dépressive grâce à des compagnons de tous les jours, magie essentielle, prouvés durs, très durs, très très durs, avec des plantes naturelles, c'est mon affaire, tu connais pas la dernière ?

de l'autre.

Ne manque pas ta chance, les médecins ne diront pas le contraire, un bonus de 30 % pour eux, la frénésie est réelle et commence avec 1200 €, t'as du cash dans tes poches ?

Avec la participation (in)volontaire de Susie V., Stephen B., Yvette H., Jerald W., Guy N., Risa U., Lenora V., Pierre G. et Christelle F. La citation est de Christophe Fourvel (Des hommes, La Fosse aux ours), la photo de PopoK.

 

corps pluriels #10 | spamophilie (1)

Par Christophe Grossi - Publié dans : _spamophilie
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Lundi 4 octobre 2010 1 04 /10 /Oct /2010 20:16

engantines3.jpg Il y a des vrais gens qui habitent là-dedans ?

Ta maîtresse te répond qu'avant oui, latourdebabel on dit qu'elle était habitée, il y a longtemps de ça, c'est dans labible tu sais, tu ne connais pas cette histoire ? moi non plus pas bien elle dit encore et puis dans ce pays je ne suis jamais allée, alors la tour elle ne sait pas si elle est toujours là mais pense que non.

Elle demande si quelqu'un connaît labible. Plus de la moitié de la classe main en l'air, des fois les deux, à cause du curé qui fait le caté à la sortie de l'école avec ses tracts à faire signer par les ogres.

Tu ne veux pas aller chez le curé parce qu'il a dit que ton papy était au ciel alors qu'il est dans une boîte en bois au cimetière, au fond d'un trou avec la terre le carrelage la photo par-dessus. Et même qu'il y a des fleurs pourries sèches tombées en plastique et que Nonna prend toujours un chiffon avec elle car on ne sait jamais dans quel état on va retrouver la maison de papy.

Ta maîtresse aimerait que tu te taises maintenant, Je vais te retirer ton image si tu continues. Mais toi tu n'écoutes pas ta maîtresse, tu prétends que le ciel est fait pour les oiseaux, à la rigueur pour les avions, comme dans la mer il y a les poissons volants pas volants argentés, les bateaux et tutti quanti, que toi tu en as vu plein des poissons de toutes les couleurs de l'autre côté du détroit, là où il y a ton vrai corps, alors les histoires de labible tu trouves que c'est vraiment du pipi de chat à côté de la tienne.

Le châtiment menace l'homme vaniteux qui veut dépasser sa condition, te dit le papa de la meilleure élève de la classe qui n'a pas eu d'image de la tourdebabel aujourd'hui. Après la grille le parking le potager, pas loin de l'église, il te tient par le bras, ça ne fait pas mal mais maintenant le tee-shirt est tout détendu d'un côté.

Tu lui demandes de répéter plusieurs fois ce que tu n'as pas compris, avec des s'il-vous-plaît merci monsieur, et ça fait plaisir à sa fille qui tire les fils de sa jupe d'entendre son père prononcer chaque mot, lentement, les uns derrière les autres, en articulant bien bouche ouverte plombages boutons blancs sur la langue mais toi, maintenant que tu es à nouveau dans ta chambre ton lit tes draps, à cause de ça peut-être, du désordre de la journée, tu ne parviens toujours pas à t'endormir.

corps pluriels #9 | enfantines 3

Par Christophe Grossi - Publié dans : _enfantines
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Vendredi 1 octobre 2010 5 01 /10 /Oct /2010 00:01

M_M.jpgDébarqué à la gare de Lyon, le grand souffle de la ville m’a pris dans ses tentacules invisibles dès la descente du train. Quelques pas sur les quais et je suis déjà happé par un débordement grouillant, aspiré par la houle du grand hall où des centaines d’hommes fourmis forment des vagues autour des panneaux puis filent dans leur cavité respective. Incertitude des pas, hésitations timides, j’ai l’impression d’être le seul à ne pas savoir où je suis, où aller. Je monte, descends des escaliers mécaniques froids, garnis de spécimens bondissants qui veulent rouler plus vite que l’automatisme et franchissent les marches deux par deux. Ils se déplacent tels des robots. Ils pourraient avancer yeux fermés, eux connaissent leur chemin. Moi, je suis perdu et les regarde anxieux me dépasser, me bousculer au lieu de lever la tête. Car c’est dans les hauteurs que tout se passe, que tout s’éclaire. Perchés sur des poutrelles métalliques, mon chemin se trace, il suffit de me laisser guider par les indications, flèches et contours à emprunter. Je cherche et identifie les symboles. Il me faut trouver le M entouré d’un cercle et suivi d’un numéro, trouver la bonne voie pour m’engouffrer dans le métro.

Le cou en extension, je ne vois plus personne. Moi aussi désormais j’avance mécaniquement, guidé par les M successifs. Je suis excité à l’idée d’accéder à ces ramifications souterraines qui, pour un provincial, font partie du « Paris typique » au même titre que ses monuments historiques. On visite le métro comme on entre dans la tour Eiffel, les voies tortueuses plongées dans un creux obscur sont aussi longues et intrigantes que la hauteur et la majesté de la dame de fer. Finalement, je parviens à l’entrée avec plusieurs options qui s’offrent à moi pour autant de lignes différentes à choisir. J’en choisis une au hasard et m’enfonce pour la première fois dans les trous de la ville. En apnée, je fonds dans la foule qui s’agglutine dans le rétrécissement de l’espace. Un goulet d’étranglement puis les portiques d’entrée que certains sautent à pieds joints et je me retrouve sur un quai aux néons livides. Tout est allé très vite comme si j’avais un temps survolé le sol, porté par un appel d’air brutal. De part et d’autre, deux arches noires et un silence étrange monte de la voie. Sur le bord, les robots se sont arrêtés net et attendent la rame, le regard désert.

Un souffle arrive de la gauche, perce la voûte dans un coup de sirène bref et le métro apparaît, ouvre ses portes coulissantes et avale l’ensemble du quai. Je me retrouve comme les autres englouti dans son ventre, malaxé dans ses entrailles. Et la vitesse nous déplace comme une seule entité, convoi d’humanoïdes à éclater dans les quatre coins de la capitale. Dans les vitres, mon reflet, qui s’étale en transparence d’une station à l’autre, affiche une tête inadaptée aux vibrations, aux lumières blafardes, à l’heure de la cohue. Je reste debout ahuri comme transposé dans un autre univers, en décalage chronobiologique. Je ne serai jamais parisien.


Ce texte a été écrit par Christophe Sanchez dans le cadre des vases communicants, ensemble polyphonique initié par Tiers Livre et Scriptopolis. Le principe : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Ce beau programme a démarré le  3 juillet 2009 entre les deux sites cités supra ainsi qu'entre Liminaire et Fenêtres / open space. Salutations, donc.

Pour découvrir ma proposition d'octobre chez mon binôme, suivez la .

Infra, la liste des 32 autres vases communicants du mois. Avec un merci très spécial à Brigitte Célérier qui a tenu cette liste jusqu'au bout avec beaucoup d'humour et de rigueur, joyeusement mêlés.


 

Lambert Savigneux et Brigitte Célérier

François Bon et Daniel Bourrion

Michel Brosseau et Joachim Séné

Christine Jeanney et Piero Cohen-Hadria

Cécile Portier et Anne Savelli

Juliette Mezenc et Louis Imbert

Michèle Dujardin et Jean-Yves Fick

Guillaume Vissac et Pierre Ménard

Marianne Jaeglé et Jean Prod'hom

David Pontille et Running Newbie

Anita Navarrete-Berbel et Gilda Fiermonte

Matthieu Duperrex et Loran Bart

Geneviève Dufour et Arnaud Maisetti

Jérémie Szpirglas et Jacques Bon

Maryse Hache et Candice Nguyen

Nolwenn Euzen et Olivier Beaunay

Par Christophe Sanchez et Christophe Grossi - Publié dans : _vases communicants
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Jeudi 30 septembre 2010 4 30 /09 /Sep /2010 23:31

qui_se_pame.jpgIls/elles prennent soin de moi, de mon corps, de ma libido, savent ce qui est bon pour moi, connaissent mes goûts pour les polices d'assurance, les montres suisses, les sacs D&G, le Vegas Palace, les villas marocaines, les pilules arc-en-ciel, l'Hydrocodone, le Percocet, le Phentermin, le Xanax, les secrets secrets, les crèmes anti-rides, les méthodes diverses pour élargir mon pénis ou regarder le monde avec la tête de l'avant-veille, savent que mon corps a des besoins, recherche l'épanouissement, me conseillent d'acheter des produits par eux/elles testés, de suivre ce lien, de cliquer ici ou là, me préviennent vos coordonnées bancaires piratées, méfiez-vous des autres ils/elles disent, d'eux non, jamais.

On ne m'a jamais autant écrit.

Eux, elles, nous, chacun et chacune, très présents, toujours plus nombreux que nos amis, devenus corps de texte, et nos propres corps aux abonnés absents, confusions, effervescences et solitudes mêlées, et nos adresses électroniques ricochantes, folles, indomptables, convulsives, étourdies, pâmées, nos corps en mode télescopage, en mode déboîtement.

On ne s'est jamais autant écrit.

Ils/elles écrivent en anglais surtout et en français, en franglais, dans un français maladroit, traduit par un logiciel, en espagnol, en italien aussi, en arabe plus rarement, en chinois et en japonais presque jamais, en allemand, non, en wolof, en hourrite, en basque ?

Je ne vous ai jamais autant lu.

Ils/elles ignorent tout des courriers qui me sont adressés des quatre coins du monde, surtout du coin gauche, pour un Européen s'entend, des courriers sur lesquels leurs noms apparaissent, des courriers jamais par eux/elles envoyés, ne se connaissent pas, sauf exceptions ne me connaissent pas, je ne les connais pas non plus et nous ne nous sommes jamais rencontrés.

Je ne vous ai jamais répondu.


corps pluriels #8 | qui se pâme ? 

Par Christophe Grossi - Publié dans : _spamophilie
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Dimanche 26 septembre 2010 7 26 /09 /Sep /2010 22:11

Retour au pays, des années plus tard, cinq ou six. Entre les deux, des rideaux de fumée.

À table, les ogres viennent d'arracher le bras d'un enfant et s'apprêtent à dévorer le deuxième ; ils racontent à ceux qui ne savent pas et aux autres qui connaissent déjà l'histoire de ta disparition un jour de marché au coeur de la ville blanche. Rires gras, bouches pleines, les yeux sont rouges gros brillants. Tu ne comprends pas pourquoi ils rient de toi, leurs aliments à peine croqués même pas mâchés, pourquoi ils répètent cet épisode qui ne te revient pas. Ils parlent d'un je qui n'est pas toi.

C'est normal piccolino, te dit Nonna, la seule à ne pas rire, à te caresser les cheveux.

Tu pars te coucher, ne dors pas. La peur d'être abandonné, seul pour toujours, revient. Tu repenses aux ogres qui disent t'avoir frappé parce que tu t'étais égaré. Mais comme tu ne te souviens de rien, tu finis par te convaincre qu'on t'a échangé : Je ne suis pas celui qu'on croit et l'enfant de mes parents vit quelque part dans le pays où je suis né, dis-tu.

Cette nuit, mourir prend un autre sens : à quoi ressemble un corps qui n'est plus ?

enfantines2.jpg Des mouches te tournent autour, des vers aussi, tu as les yeux ouverts, la bouche pleine de terre, tu ne peux pas leur demander d'arrêter de te chatouiller, il fait noir mais tu vois très clair, quel supplice de se faire dévorer par des milliers de bestioles qui ne parlent pas la même langue que toi ! ce spectacle est répugnant, comment arrêter ça ? En hurlant ? N'importe quoi pourvu que ça vienne de ta bouche en recrachant la terre.

Le lendemain ça revient mais un autre corps parle à ta place. Tu ne parviens pas à articuler, il le fait pour toi, dans la nuit, la bouche pleine de terre toujours. Tu vois t/son corps se trouer de partout, tu/il deviens/t une fourmilière, une termitière, la tour de Babel de Bruegel, dix bons points une image que tu as gagnée à l'école, mais qui parle quoi là-dedans ? L'autre bouche dit que ton vrai corps est resté de l'autre côté de la Méditerranée tandis que des mains dispersent des bouts de ta bidoche dans le corps d'asticots.

corps pluriels #7 | enfantines 2

Par Christophe Grossi - Publié dans : _enfantines
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Mercredi 22 septembre 2010 3 22 /09 /Sep /2010 16:39

eccehomo.jpgSi j'avais laissé faire mon pigeon voyageur, il ne se serait jamais arrêté de les foudroyer - pas désirés - et de les entasser à la vitesse de l'éclair sur son aile droite (plus de cinq cents par mois). Vertige des nombres et de l'accumulation. Gras sur la page. Oublier cette saleté. Plus de traces. Aujourd'hui je continuerais encore de dégommer cette tache sinistre si je.

Lors des premiers essayages, je me souviens de les avoir parcourus mais des lustres depuis que je ne les lisais plus – rengaine aux couplet-refrain toujours pareils – préférant même les ignorer, tous ceux-là qui m'avaient fait croire un instant que des corps ailleurs pensaient à moi alors que non : cheval de Troie, force centrifuge, arrosage automatique.

Tous ceux-là, sans chercher à savoir pourquoi, un soir j'ai décidé de les garder, de les prendre pour ce qu'ils étaient devenus : de la matière à pénétrer la bascule de nos journuit de consommateurs, de l'argile en chiffr&lettr&sigle, une substance vide de sens, des mo(r)ts pas nés pour finir là mais domptés par les esclavagistes du commarketing.

Des corps devenus étrangers.

Ces corps, parce que soudain devenus inoffensifs puisqu'indésirables, sans plus d'effets, nus, dépouillés, sans vie ou presque car détournés de leur route, je me suis mis à les aligner, à les copier-coller, à les traduire, à les mélanger, à les couper, à les désénerver, à les opposer ou à les juxtaposer si bien qu'à la fin je ne savais plus qui était qui, ce qui revenait au même à première vue puisqu'inconnus de moi en général – sauf une fois ou deux.

Corps pluriels, ils ont rejoint ces autres morceaux de moi disséminés dans le coffre des déguisements, ces corps nés de parents inconnus, ces corps qu'on abandonne aux sans identités fixes, ces corps que je ne retrouve pas toujours à force d'être non pas plusieurs mais plein de vies (Il n'est pas de trop en l'autre. Il est de trop en nous¹.), ces corps aux pas de danse approximatifs, ces je-suis-ne-suis-pas, ces je-ne-serai-plus-en-tout-cas-cette-chose-est-sûre, tous ces corps soudain arrêtés, contraints, figés, désoeuvrés, devenus immobiles par la force des gestes, ces corps sans plus de mouvements que ceux qu'offrent sons et lumières du dehors, vitesse de connexion et langues belles de travers, tous ces flux de nous qui traversent rideau, paravent et filtre pour trouver une cadence on ne sait où et par fragments.

Là, j'ai repensé à cet autre messager qui s'était avancé, celui-là même qui portait couronne d'épines et manteau de pourpre, ecce homo avait dit l'un, indésirable avait-on répondu, avant d'en faire ce qu'on sait : des récits entrebâillés, des fables à la marge, une des fentes multiples de ce monde.

Tous mes corps ont repris leur souffle. Rien n'était donc encore perdu.

corps pluriels #6 |ecce homo

Par Christophe Grossi - Publié dans : _spamophilie
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Samedi 18 septembre 2010 6 18 /09 /Sep /2010 23:15

noscorps4.jpgDu décor et parfois même sans crier gare, des corps inconnus paraissent et nous effleurent, nous pénètrent et nous éjectent de notre propre corps. Si forcer le passage pour revenir en nous est épuisant, comme nous avons cultivé la ruse de nos ancêtres, nous reprenons place, pas sans coup férir non mais fisa fissa quand même, dans cet âtre dont nous sommes les gardeurs.

Plus rarement, un corps puis deux ou plus naissent en nous. Le poids de leur propre corps ajouté au nôtre n'étant pas humain (tout bien pesé, nos corps sont devenus trop lourds), quelque chose s'est mis en route. Pas d'autre choix que de trouver le bras de la sortie ou le point faible pour devenir une ombre portée sur la feuille. C'est ainsi que nous sommes devenus des machines à faire des corps, des ombres de nous-mêmes, des multiples de nous-mêmes qui ne sont plus nous, qui ont fini par ne plus nous appartenir – corps qu'on ne tient plus – à force de malaxages, de séparations, de projections, de duplications, à force d'avoir emprunté les traits de corps qui ne sont plus.

Grâce à cette dépossession, nos corps ont cherché à atteindre d'autres corps en mouvement ou bien ont tenté de les saisir au vol. Mais pour arriver là, combien de regards à fouiller les pages ? Car habiter d'autres corps n'est pas inné, dénicher les fils de trame et les fils de chaîne n'est pas aisé, trouver le créateur, le géniteur sous ces dizaines de corps, celui qui a pesé le premier, ne s'apprend pas dans une école de commerce. Non, pour ça, il aura fallu explorer la mémoire des ramures et les cernes, les poussières de carapaces et les squelettes de silice, les brumes et les nuits obscures, partout où nous avons fait corps avec le monde.

corps pluriels #5 | d'autres corps que les nôtres

Par Christophe Grossi - Publié dans : _corps pluriels
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Dimanche 12 septembre 2010 7 12 /09 /Sep /2010 23:30

Tu as deux trois ans pas plus, tes parents un peu moins de quarante-cinq à eux deux, ta soeur dix-huit mois disons. Vous habitez depuis un an dans une ville blanche près de l'atlantique au sud du détroit de Gibraltar. Vous la quittez parfois pour rejoindre la côte où ton père vous mitraille avec son appareil. Sur une des photos, tu tournes le dos à l'horizon, derrière toi on devine les rochers la côte découpée les rouleaux ; ici l'eau est plus chaude qu'en Bretagne. Tu es nu, du sel dans les yeux, tu ne sais pas cheminer en flottant. Avec tes cheveux bouclés un peu blonds, tes grands cils, tu ressembles à une fille.

Les gens de ce pays me regardent de travers, dit ta mère, me font peur, faut rentrer je vais en crever.

Ton père pense « mécanique », « soleil », une vie au soleil, mieux que l'enclave, mieux que la pluie et le froid, les patates et l'enclave, faire la mécanique pour les Peugeot. Ta soeur ne braille jamais, pas comme toi dirait-on.

Tu mets des plombes à t'endormir, tu te fais entendre de tout le monde, la nuit le jour, les voisins tapent contre les tuyaux, c'est fini ce bordel, en arabe tu ne sais pas comment on dit ça. Sur les photos, on voit bien que ta mère est triste, même quand ton père retourne les brochettes sur le balcon. Ta soeur et toi vous vous chamaillez. Après les pleurs : qui sait qui a commencé ?
St-Marc-canaux-scintillants-copie-1.JPG

Jour de marché dans la grande ville blanche. Bruits couleurs odeurs mouvements. Tu marches dans une forêt de gens, un livre de contes animé. Les adultes organisés ont dressé une liste, poisson merguez tajine pastilla harira, pratique et sans risque d'oublis. Ils regardent sentent touchent règlent rangent rayent. Les enfants regardent aussi sentent aussi, toucher non, écoute un peu quand je te parle. Tu te retournes, quelque chose ou quelqu'un t'éloigne d'eux, tu t'égares dans la grande ville animée et blanche. Perdu.

Viennent les cris, l'engueulade peut-être, la peur en tout cas.

On ne le retrouvera plus, il a été enlevé par des marchands d'enfants, on va l'emmener dans le désert pour l'échanger contre des chameaux. Ou pire.

Quelqu'un t'appelle te parle, langue déjà entendue. Il t'offre un fruit une pâtisserie un bonbon, quelque chose de sucré. Tu en raffoles. Il s'agite, fait des gestes dans ta direction, ses mains ses yeux bougent sans cesse. On dirait un pantin, il est marrant. D'autres s'activent, drôle de danse autour de toi. Tu danses avec eux.

D'autres cris maintenant, ta famille. Le pantin continue sa danse. Rire, pas rire, non pas drôle. On te secoue alors que tu viens de manger. On te dit des choses qui font peur. Les yeux sont rouges humides, les bouches grimacent, les dents à deux centimètres de ton visage, méduse et renard. C'en est fini pour toi. On te prend par la main, on te tire par le bras, tu as mal. Même pas le temps de dire au revoir au marionnettiste gentil.

Non Papa non, trop tard.

corps pluriels #4 | enfantines 1

Par Christophe Grossi - Publié dans : _enfantines
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Jeudi 9 septembre 2010 4 09 /09 /Sep /2010 20:40

nos corps3Même si l'amour et la souffrance se mêlent des oignons de l'autre, nos corps s'unissent à d'autres corps qu'ils serrent davantage, qu'ils regardent, qu'ils embrassent du regard et de leur bouche. Désirs d'unité, de fusion. Nos corps ne comprennent rien à l'atome mais ils se savent à l'intérieur, se font sculpteur à la cambrure, croient à la matière, offrent leur vie au contact d'une autre peau. Ils en prennent soin, c'est une rose fragile, l'amour à fleur de peau. Sous cette peau, le désir, les vibrations, tout ça circule. Ils imaginent une colonie de fourmis, des voitures miniatures, de fines bulles.

 

Monomanie : mouvements et gestes de danseurs, comptines et musiques redondantes, rengaines, ritournelles. Obsessions : boucles dans les boucles, ronds dans l'eau, ce qui va et vient, ce qui monte crescendo jusqu'à l'entêtement, jusqu'au vertige, jusqu'au dernier tournis. Corps de derviches tourneurs, fascinés par l'envol. Corps qui ne préviendront personne quand ils s'élanceront, sauteront du pont.

 

Nos corps pensent à la chute. Ils rebondissent sur un trampoline, se souviennent de l'allure d'oiseaux ou de dauphins de quelques gymnastes est-allemands qui s'entraînaient à sauter le plus haut possible pour passer le mur. Maintenant le mur n'est plus mais nos corps ont gardé cette image, pas les fragments.

 

Nos corps ne gardent pas les reliques, ils les regardent de l'intérieur, depuis leur cabinet de curiosités là où ils font de temps en temps des inventaires, des listes qu'ils ne terminent pas toujours.

Nos corps ont fini par inventer plutôt qu'inventorier.

À ce jeu-là ils se perdent toujours et le Minotaure n'est jamais bien loin.


Nos corps se disent que les gens sont beaux dans leurs gestes à eux, leur nez modifie le paysage suivant qu'on le voit de face ou de profil, ils sont beaux, et leurs doigts rabotés, et leurs gerçures leurs plaies, le jaune des yeux le vert au coin des lèvres, leurs rides terre craquelée au bord des yeux, leurs mains des cartes IGN, leurs fesses des nuages.

 

Nos corps se balancent, se promènent sous les arcades, impriment la ville avec les yeux des autres, regardent leurs pieds quand leur mémoire est pleine. Quand ils croisent un enfant, ils se demandent : ressemble-t-il à celui que j'aurais avec la femme que j'aime moi ? Quand ils croisent une femme qui les trouble, ils se disent : quelle belle femme ! puis : la femme que j'aime moi est plus belle encore et je vais lui dire. Quand ils croisent un homme élégant, ils se disent : quel bel homme ! puis : il plairait peut-être à la femme que j'aime moi ? Quand ils croisent un vieux ou une vieille, ils se demandent : comment vieillir ensemble avec la femme que j'aime moi ?

corps pluriels #3 | nos corps 3/3

Par Christophe Grossi - Publié dans : _corps pluriels
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