il a des mains délicates celui qui lit L'Équipe mais plus de visage,
pas comme la fille en face de lui, noirs et rouges les yeux les joues,
qui mâchouille un kebab en hurlant le prénom d'un qui l'aurait quittée
(un prénom qui revient plusieurs fois, tout en p en r en t,
un prénom réduit en miettes qu'elle projette autour d'elle).
et ce type la dégoûte et l'écœure maintenant que. il me fout la gerbe, la gêêêêêrrbe, lâche-t-elle.
parce qu'ils portent tous les deux le même jean straight,
je me dis qu'ils vont descendre ensemble à Oberkampf.
et c'est le cas.
puis non.
il se ravise, se rassied, elle s'en va seule.
le journal est tacheté de tomatoignonsalade.
je m'installe à la place de la fille, contre la vitre.
elles se mettent une de ces pressions,
des fois on ne se reconnaît plus dans l'autre qui est en face de nous,
dit quelqu'un derrière moi.
ça dure quelques secondes pas plus mais une phrase pareille, ça résonne longtemps.
enregistrement de Expropriation forcée (texte publié dans la revueShanghai, Nø City Guide,
Urbain, trop urbain – février 2012)
En avril ou mai dernier, Matthieu Duperrex et Claire Dutrait du site Urbain, trop urbain (sur
lequel se décline et s'écrit LA ville – espace, histoire, art, pratiques, architecture) lancent sur le net un appel à contribution. Je vois passer le tweet, clique sur le lien, découvre un projet
très ambitieux de revue numérique autour de la ville de Shanghai. Bien que je sois immédiatement tenté, j'hésite longtemps – l'impression que je ne pourrai jamais être à la hauteur d'un tel
vertige. Après plusieurs échanges, Matthieu me pousse dans mes derniers retranchements et nous nous mettons d'accord : j'écrirai un texte où le corps dans la ville (le corps shanghaien) en sera
le guide. Les semaines passent, rien ne vient. J'ai beau me nourrir de textes, de photos, de films, de musiques, je reste à l'extérieur de la ville. Je lui tourne le dos.
Je parle de ce projet à Anne Savelli qui est à ce moment-là en
résidence d'écriture à la bibliothèque de Montreuil. Le lendemain, elle m'appelle pour me dire que les bibliothécaires et elle ont trouvé tout un tas de livres d'art ainsi qu'un documentaire,
Shanghai, en attendant le paradis (2007), dans lequel Sylvie Levey filme sur plusieurs années une famille (trois
générations sous le même toit) qui attend le comité de démolition et de relogement. Ils habitent alors dans un appartement vétuste au coeur d'une des plus vieilles rues du centre de Shanghai et
leur nouveau logement flambant neuf se trouvera à plus de 30 kilomètres de là.
Des visages/des figures commencent à me hanter. Certains visages de ce documentaire (personnages secondaires, figurants et passants surtout) mais aussi ceux photographiés et exposés par
JR (The wrinkles of the city), ceux filmés par Jia Zhang-Ke dansI Wish I Knew - Histoires de Shanghai
(Hai shang chuan qi), ceux décrits par Chen Ming (Les nuages noirs s'amoncellent) et ceux que je
devine derrière ces articles sur les expulsionsforcées. Alors la ville vue de loin
commence à se dessiner, ville bien réelle mais fictive, ville qui répond à d'autres villes, histoire qui vient faire écho à d'autres changements. C'est la mémoire de ces vies, de ces visages, qui
vient me questionner chaque jour un peu plus : que reste-t-il comme histoire à transmettre quand les rues et les maisons (où des familles entières ont vécu depuis des générations) sont soudain
rayées de la carte pour être remplacées par de nouveaux quartiers, de nouveaux habitants, de nouvelles activités ? Que reste-t-il de toute cette mémoire pour ces familles bringuebalées en
périphérie des grandes villes ? Je vois de plus en plus de corps en mouvement, arrêtés dans leur course. Et à mesure que les murs tombent, que les gravats s'empilent, que les tours se dressent,
je devine les strates, je vois les plis, les rides, les couches successives.
Il y a une semaine, après un travail colossal de la part de Matthieu, de Claire mais également de Gwen Catala qui a créé
l'ePub, la revue a vu le jour. Shanghai Nø City Guide est là désormais : revue numérique dédiée à la pratique de la ville et diffusée en double format PDF (pour ordinateur) et ePub (pour
iPad uniquement), elle abrite 50 auteurs venus de toutes disciplines (architecture, urbanisme, photographie, arts numériques, littérature, sociologie, géographie…) et plus de 60 contributions
(écriture, estampe, portfolio photographique, application en ligne, son, vidéo…). Face à la démesure shanghaienne, la revue répond à la démesure. Plus de 700 pages en format PDF, une création
graphique très soignée, montée en format à l’italienne 30×18 cm et un ePub conçu avec tous les enrichissements possibles pour une lecture agréable sur iBooks dans l’iPad. Autant dire tout de
suite que je ne suis pas fier de faire partie de cette aventure mais que j'en suis très fier. Voilà.
Les photos qui accompagnent ce billet sont de Thierry Girard qui a participé à la revue et dont j'ai découvert son
magnifique travail de photographe via sesdifférentssites
que je vous invite à visiter (son Voyage au pays du Réel, entre autres, m'a beaucoup touché). En
cliquant sur la photo vous arriverez sur l'un de ses billets où il est question de ses déambulations, interrogations, rencontres, regards à Shanghai et, plus largement, en Chine. Merci à lui de m'avoir fait l'amitié d'accepter que je reproduise ici quelques-unes de ses photos.
(J'ai choisi volontairement des images sur lesquelles il n'y a aucun corps visible.)
Pour en savoir plus sur le pourquoi du comment de cette revue, qui a contribué et à quoi elle ressemble, le site
Urbain, trop urbain vous dit tout (ici et là) ainsi que le site dédié à la revue Nø City Guide sur
lequel vous pourrez télécharger un extrait de ce numéro en PDF. Petit clin
d'oeil en passant à un libraire : comme l'équipe du site Urbain, trop urbain est de Toulouse, si vous avez envie de télécharger la revue (moins de 3€ le PDF + l'ePub), allez donc faire un tour
sur le site de la librairie Ombres blanches.
Dernière chose : sans doute que d'ici quelques semaines je mettrai en ligne sur ce blog mon texte publié dans la
revue, texte qui s'intitule Expropriation forcée. Mais pour l'heure, comme je l'ai lu à la bibliothèque de Montreuil la semaine dernière (cf. le billet de Piero Cohen Hadria) j'avais envie de le partager avec ceux qui m'avaient fait la surprise de venir ainsi qu'avec
ceux, plus nombreux, qui n'avaient pas pu y assister. La lecture dure un peu plus de 9 minutes (et cette pratique est nouvelle pour moi...).
La lettre remise par les deux flics est restée accrochée dans l'entrée, un jour puis deux jusqu'à six. Six jours durant
lesquels je me serai interrogé (papier-caillou-ciseaux), où j'aurai tenté de repousser fatigue, pulsions et décisions le plus loin possible et où je ne serai parvenu qu'à effleurer le monde. Six
jours où apparaître et disparaître, parfois dans le même geste (friture sur la ligne, voix sourde, fil cassé).
Jusqu'à ce que quelqu'un ait l'idée de grimper les trois étages : un type derrière la porte, gilet caramel,
casquette de base-ball, un carton dans les bras.
Kwakizbak m'a fait livrer un tableau noir ainsi qu'une boîte de craies blanches. L'éponge, un cadeau de la
maison, a dit le livreur mais moi je n'avais pas envie de retourner à l'école. Comme il a deviné que j'allais refuser colis et cadeau de la maison, avant de tourner les talons il est parvenu à me
faire signer le bon de livraison qu'il a enfoncé dans la poche de ma chemise et, tandis qu'il contournait le tableau d'écolier dans l'entrée, il s'est retourné et m'a dit que je pouvais désormais
ouvrir la lettre. Alors il a filé.
tu feras des bâtons aligneras les bâtons
ǀ et ǀ ǀ puis ǀ ǀ ǀ comme ça jusqu'à ǀ ǀ ǀ ǀ
et le cinquième les rayera tous
tu fabriqueras des haies
une ǀ ǀ ǀ ǀ deux ǀ ǀ
ǀ ǀ dix ǀ ǀ ǀ ǀ
cent ǀ ǀ ǀ ǀ mille ǀ
ǀ ǀ ǀ ou plus
puis je les franchirai
hop ǀ ǀ ǀ ǀ hop ǀ ǀ ǀ
ǀ hop ǀ ǀ ǀ ǀ hop ǀ ǀ ǀ ǀ hop ǀ ǀ ǀ
ǀ hop ǀ ǀ ǀ ǀ
quand on aura tout effacé
tu auras oublié tout ce temps passé à attendre
ton sacré k
J'ai d'abord aligné les bâtons, fait comme il avait dit, les haies, côté pile côté face. Et comme
il n'y avait plus de place, soudain j'ai tout avant de brancher le jet d'eau, de trouver une éponge et d'effacerle motfin.
• Fin de la saison 1 de Kwakizbak • juillet 2011 — février 2012
On a toujours prétendu que Kwakizbak ressemblait à tout le monde et à personne en particulier, qu'on pouvait passer à côté de
lui sans le remarquer, sans même le voir. Du coup il n'achetait pas de billet quand il montait dans un train puisque jamais aucun contrôleur ne le lui réclamait. Sauf une fois. L’un d’eux s'est
arrêté à sa hauteur mais c'est sans conviction qu'il a ouvert la bouche ; quand il a répété sa question son oeil droit papillonnait : on aurait dit qu'il regrettait déjà. Kwakizbak a
répondu qu’il lui avait déjà poinçonné son billet. Et l’autre s’est excusé : Je m'en doutais. Depuis, Kwakizbak s'amusait régulièrement à interpeller les contrôleurs qui ne se retournaient
pas. Jamais personne ne l'entendait.
Hier, un train a déraillé. Il n'y a que des blessés, a-t-on pu entendre à la radio, mais cet accident a
provoqué des retards importants blablabla. Puis, au fil des heures : peut-être un blessé grave........ une personne gravement blessée........ un passager entre la
vie et la mort........un voyageur meurt des suites de ses blessures........cette collision a fait une seule victime mais on ne connaît pas encore son identité. Et ce
matin : un passager est mort hier vers 21:30. Le train okcorral 67876 se trouvait à proximité de Zscerberhre, district 66, quand il a percuté un véhicule, immatriculé 999FN**, arrêté en
pleine voie pour des raisons encore inconnues. La victime aurait eu au moment de sa mort un taux de 4,2° d'alcool dans le sang, une photo et une lettre dans la poche de sa veste.
— C'est bien vous sur cette photo ? me demande un premier flic tandis que l'autre me tend une enveloppe.
— C'est bien votre nom ça ?
— Oui c'est moi ici et là.
— Vous pouvez le prouver ?
— Que je suis bien sur cette photo ?
— Jouez pas au con, il y a mort d'homme.
— (...)
— Il vous faudra reconnaître son corps.
— Non, je n'irai pas. N'insistez pas. Trop loin. Toute cette route, vous n'imaginez même pas, et ces kilomètres pour... pour rien, pour un type qui se réincarne quand il veut, c'est trop me
demander, non vraiment non, demandez à un lecteur ou à une lectrice d'y aller. Mais trouvez-les vous-mêmes. Ici on ne fait pas dans le cafardage.
— Tu m'écoutes jamais (dit le premier flic au deuxième), je t'avais dit qu'il allait nous faire perdre notre temps ce webeux.
— Attends deux minutes... Y a quoi dans cette lettre ?
Anne Savelli a passé une bonne
partie de l'année 2011 en résidence d'écriture à Montreuil (et Dita Kepler, l'un de ses avatars, sur déboîtements). Comme cette résidence touche à sa fin, la bibliothèque
Robert-Desnos, pour fêter cette année pleine en écriture, en lectures, en ateliers et en rencontres, organise une soirée lors de laquelle la part numérique du travail d'Anne ainsi que celle
d'auteurs qui aujourd'hui explorent les possibilités de cet outil (texte et photo, son et vidéo, édition numérique, réseaux sociaux) seront mises en avant.
Ce mercredi 22 février à partir de 19 heures dans la salle Boris Vian, on y lira des textes, on y projettera
des images, on écoutera de la musique. Peut-être qu'on y parlera aussi d'écriture web, de publications numériques, de vases communicants, de twitter, de la ville, d'endroits où lire où écrire. Et
chose certaine : on boira un verre, après.
Interviendront Hélène Clemente et Juan Clemente, ses éditeurs chez D-Fiction, et pour publie.net, Pierre Ménard ainsi que Joachim Séné (auteurs dont il a souvent été question ici ou sur le blog ePagine). J'aurai également l'honneur d'y participer. Ce sera d'ailleurs ma
première lecture publique. J'y lirai là un texte inédit à ce jour et qui sera très prochainement publié en numérique dans la revue de villes des éditions Urbain, trop urbain : Shanghai Nø city guide.
La bibliothèque Robert-Desnos de Montreuil se
trouve
ici, le long du boulevard Rouget-de-Lisle, au numéro 14, à deux pas de la sortie Mairie de Montreuil (ligne 9). On y entre librement. On peut même réserver sa place,
son vestiaire, son verre de vin, sa cacahuète, à ce numéro : 01 48 70 69 04.
La photo qui
accompagne ce billet a été prise par Anne à Montreuil en 2011.
Tout a l'apparence d'un quelconque jour de n'importe quelle semaine. Sans affolement intempestif ni cadavres dans le placard,
sans poupée à dégonfler ni voisin à dédommager. Un jour comme les autres, sans Kwakizbak. Un jour de plus où chercher la petite boîte, l'ouvrir, prendre entre ses doigts les pilules jaunes –
mardi, donc – et les avaler.
Se traîner jusque dans la salle de bain. Dos au miroir attendre qu'il y ait assez de buée pour lui faire face. Choisir quelle
chanson fredonner avant de lancer la machine à laver et sortir. Se mêler à la foule en écoutant en boucle une musique de Carnaval et faire plusieurs fois le tour du pâté de maisons en vérifiant
que les caniveaux sont bien dégagés.
— Personne ne m'a pas encore dit comment parler à quelqu'un d'autre qu'à moi.
En général tout se passe bien, surtout le mardi. Sans doute parce que les gosses sont à l'école, les maraîchers dans un autre
quartier, les flics au PMU et les dealers en RTT. Le mardi personne ne m'accoste jamais et je fais bien gaffe de ne heurter personne, même pas en pensées. Ce matin encore je marche l'air détendu,
sans masque, sans tordre la bouche, sans jamais crier. Dedans je porte une montagne ou c'est plutôt la montagne qui cherche à m'écraser mais personne ne le sait. Je devrais rebrousser chemin,
puisque je peine à franchir chaque seuil, mais je préfère continuer et faire comme si de rien n'était. Mais soudain quelqu'un m'arrête. Un peu plus loin, un autre. Puis une femme. Deux femmes et
un homme. Plus vieux. Des gens de tous âges m'abordent, me questionnent.
— Vous n'auriez pas encore grandi ?
Je ne vois pas où ils veulent en venir. Je pense d'abord à un coup monté par Kwakizbak depuis la face cachée du monde. Je
prononce son nom, au cas où. Ce sont mes seuls mots (ou plutôt le seul mot, son nom, mais répété plusieurs fois). Personne ne semble comprendre. Et comme je rentre, les dents grincent. La
montagne s'est attaquée à mes mâchoires. Je déguste.
Je pousse la porte de la chambre de Kwakizbak et ouvre son armoire. Je sais qu'elle dissimule un miroir, qu'il permet de se
voir en pied quand on recule. Force est de constater que le bas de mon pantalon m'arrive aux genoux et que mon sweat à manches longues n'est plus qu'un T-shirt. Je cours dans ma chambre, passe un
autre pantalon, un pull, un jogging, des trucs en bas et des machins en haut mais à chaque fois c'est la même chose : tout a rétréci. Il s'est passé quelque chose pendant la nuit. Quelqu'un
est venu remplacer mes habits ou les a fait bouillir. Ça ne peut être que ça. Quoi d'autre sinon ?
Je voudrais en avoir le coeur net. Je cherche dans mon carnet l'adresse d'un professionnel de la profession en qui j'ai
confiance. On jouait aux fléchettes dans le poulailler du voisin quand on était gosses.
— Mesure-moi maintenant.
Almidal, qui est croque-mort, ne comprend pas ce qui m'arrive.
— Tu vas devoir choisir un cercueil plus grand, je ne vois que ça.
« J'ai passé quelques jours en compagnie de Kwakizbak dans les plaines de Krigouly il y a une dizaine de jours de cela,
m'écrit Yapaktoi (conchyliologue, morphinomane et amateur d'eunuques qui vient de fêter ses quatre-vingt-dix-huit ans). Il nourrissait des girafes neurasthéniques en s'aidant d'échasses et
d'échelles bricolées. Il faisait d'ailleurs le bonheur des enfants et les adultes l'ont adopté immédiatement. Dommage que vous n'ayez pu voir avec quelle adresse il se déplaçait ! On avait beau
lui dire, Descends descends viens manger viens te reposer lire ton courrier dors un peu, il disait toujours, Non je vois mieux d'où je viens là où je suis. Autant dire qu'on le croisait rarement
les pieds sur terre. Et ses échasses il ne les abandonnait que pour ranimer ses patientes puis, une fois qu'elle étaient revenues à elles, alors seulement il filait. Une fois je lui ai dit, Kwak
t'es beau comme ça sur tes échasses droit comme un i et lui m'a répondu, C'est parce que le i est rouge. Vous voyez, il n'a pas changé... Et puis il est bien conservé pour son âge et toujours
aussi distingué (la dernière fois que je l'ai vu il n'avait pas quarante ans pourtant). Les enfants s'amusent beaucoup de sa mèche grisonnante et rebelle qui dans le vent s'agite et fait coucou
aux passants qui, du coup, le saluent aussi et soulèvent alors leur galurin ou leur chien quand ils ne sont pas couverts. (Ils ignorent que Kwakizbak était un grand dresseur de mèches rebelles
quand il était plus jeune.) »
La semaine dernière Mistika aurait partagé un ragoût de lapereaux aux olives avec lui au milieu d'un quelconque
désert, Luquéjean l'aurait aidé à poncer une croix de quatre mètres de haut, Kudakud, une de ses anciennes maîtresses, reçoit chaque jour depuis sa disparition une carte postale sur laquelle il
colle des tickets de caisse, entourant à chaque fois des numéros qui devraient avoir un rapport étroit avec ceux de la loterie nationale. Rien en revanche du côté de Shelle et de Myakhda. Rien de
neuf ici non plus. Je sais juste qu'il ne demande pas de mes nouvelles, qu'il ne relève pas ses courriels et qu'il me tiendra au courant de son retour, dixit Elizaleg avec qui il aurait eu une
longue discussion dans un musée pourtant fermé depuis deux ans pour cause de tableaux volés.
J’ai toujours eu un faible pour les bandits de grand chemin, les cow-boys mélancoliques, ceux
qui détroussent, pillent, dévalisent, les gentlemen cambrioleurs, les dandys de la tire. Parce qu'ils sont passés de l'autre côté du chemin des mortels, parce qu'ils ont osé, oui ceux-là, ces
poètes qui connaissent tant le sens de la propriété que leurs actes les honore, je les trouve beaux et pathétiques.
Mon hors-la-loi traverse les territoires, les frontières ; s'il est chez lui partout, il
n'a pas de maison. C'est un nomade qui a de multiples compagnons, des camarades sûrement, mais personne sur qui réellement compter. Il est entouré de vauriens, de marginaux, de fondus, de tordus,
d'idéalistes, de voyous, de gens qui meurent souvent très jeunes et il doit être prudent, se méfier des chasseurs de primes, des vautours, des jaloux, de ceux qui bouffent à tous les râteliers,
des détectives privés, des hordes de flics, des miliciens, des balances et de tous ceux qui détestent les solitaires. S'il a une famille, il ne la voit pas très souvent et elle ne sait jamais à
quoi il occupe son temps hors de la maison. C'est un homme d'affaires, un homme affairé, généreux et seul. C'est un poète, un imprudent aussi détesté que craint et qui sait rendre au monde entier
la monnaie de sa pièce, cette haine de l'autre, de l'étrange.
Pour moi tu es de ceux-là mais j'aime trop jouir et surtout je déteste dormir
seule.
Alors dis-moi quand reviendras-tu me déguster à nouveau ?
T'ai-je déjà dit que j'aurais été prête à me perdre avec toi dans les venelles de la
vie ?
Et tant pis pour la mémoire des désastres et la voix mineure de nos ancêtres.
Ton retour vaudrait tous les lendemains qui auraient dû chanter.
En acceptant l'invitation de Mathilde Roux je me doutais que notre échange aurait un
timbre particulier. Parce que j'aime sa manière d'agencer mots, images et sons et qu'elle a une voix bien à elle, à la fois douce et inquiète, délicate et espiègle, une voix qui compte à mon
oreille. Je savais donc qu'elle me proposerait quelque chose d'original et qu'elle m'amènerait là où je n'ai pas l'habitude d'aller. Et c'est le cas. Pour la première fois le texte que nous avons
écrit chacun de notre côté ne sera pas à lire mais à écouter. Il suffira de lancer la vidéo. La photo, le texte et le titre D'emblée. Justement sont de Mathilde (idem de mon côté, sur
son blog, pour ce que tu n'entends pas). Le thème de cet échange : le "nom/non". Merci
à Mathilde que je suis très ému d'accueillir ici pour ma 14e participation aux vases communicants, espace de création et d'échanges littéraires qui ont lieu tous les mois sur le web
depuis juillet 2009. Une fois de plus, sans Brigitte
Célérier nous aurions été paumés ; grand merci à elle d'avoir tenu à jour la liste des 21 échanges du mois que vous retrouverez ici ou là.
Depuis le mois de juin 2011, chaque jour
Christine Jeanney reçoit à sa demande des photos prises par des internautes, des auteurs, des blogueurs et des photographes. Des photos qui font suite à un pas de côté dans le quotidien et le
paysage, à un étonnement. Des photos qu'ils ont prises en pensant à elle, en pensant à ce qu'elle en fera (to do) et à cette liste de quatre occurrences qu'elle imaginera à partir d'elles.
Depuis le mois de juin 2011, toutes les nuits Christine Jeanney publie sur son site une todo liste, c'est-à-dire une photo reçue accompagnée de ses quatre propositions qui toutes (ou presque) débutent par un verbe à l'infinitif
("penser à" le plus souvent).
Depuis le mois de juin 2011, Christine Jeanney a publié près de 220 todo listes, et ce magnifique exercice de style
se poursuit aujourd'hui encore.
Il y a quelques jours les 180 premières ont été rassemblées dans un livre électronique chez publie.net sous ce titre énigmatique, Les sirènes on ne les voit pas
un couvercle est posé dessus. Et c'est un vrai régal pour moi de retrouver réunis ici ce détour du monde en 180 jours, l'humour si particulier de l'auteur ainsi que ses distorsions
et sa langue qui jamais n'abdique, bref : tout ce que nous sommes nombreux à venir chercher chaque matin derrière notre écran. Et magie supplémentaire : à la différence du site il est
possible de lire cet ensemble de manière aléatoire grâce au signe ∞ qu'a inséré Roxane Lecomte, créatrice du fichier ePub, au-dessus de chaque
photo.
Je figure parmi les 51 contributeurs qui ont participé aux 180 premières todo listes (une moyenne de 3.5 photos par
personne). J'en ai adressé trois à Christine (presque la moyenne). Philippe Diaz (alias Pierre Ménard), qui en a également envoyé plusieurs, décrit très bien sur son site, liminaire, cette aventure collective et propose un rebond qui m'a plu. "Pour évoquer cette réjouissante
parution, écrit-il, je me suis fixé à mon tour une contrainte de restitution, en partant cette fois-ci des photos que j’avais envoyées à Christine Jeanney, mais sans relire les textes qu’elle a
écrit à partir de mes photos, et j’ai choisi de piocher dans ses textes pour écrire mes todolistes et lui rendre ainsi hommage."
Je vais donc copier sur mon voisin adepte des ateliers d'écriture et lister à mon tour, sous chacune de mes trois
photos envoyées, quatre phrases tirées de ce recueil, des phrases qui dans le livre accompagnent d'autres photos que les miennes.
Si vous voulez avoir un aperçu de ce beau travail, les premières pages des sirènes on ne les voit pas un
couvercle est posé dessus peuvent être consultées ici et téléchargées gratuitement en PDF et en ePub.
Christine Jeanney est un écrivain que j'ai souvent cité ici
(notamment parce qu'elle participe régulièrement à la revue d'ici là)
ainsi que sur le blog ePagine. Aussi parce que nous avons échangé nos blogs lors des vases communicants. Lisez-la, elle le mérite (c'est un euphémisme).
Et puisque je parle des vases communicants j'en profite pour vous annoncer que j'accueillerai ce vendredi sur
déboîtements Mathilde Roux qui a elle aussi a collaboré aux todo listes. Ainsi la boucle se referme. Passons à notre hommage todolisté.
• penser les couches successives
• impossible de penser à ce qu’il y a derrière, comme s’il fallait reprendre depuis le début, partir de rien
• lever la tête (tu crois qu’on peut lever la tête, qu’on verra quelque chose, plus loin, qu’il fera
jour ?)
• diagnostiquer cette maladie funambulisme aigu, on n’est jamais où l’on devrait
rester collé, attrape-moi si tu peux
• penser à profiter du silence
• retenir trace
• penser à une plume deux plumes trois plumes à la volette
• penser l’inquiétude, et si ce monde se perdait, si tout s’évanouissait, volatile comme l’instant ?
• penser à demander comment ça va ? parler plus fort que la musique
• penser à lui dire j’ai bien reçu ton message
• toussoter, dire une banalité, détourner le regard, trop tard car l’image reste, comme une malédiction
merveilleuse
Dans la boîte aux lettres